Je lis Théocrite, dont Pierre Vesperini, traducteur et commentateur du poète grec (IVe – IIIe Siècle av. JC), termine son introduction au volume (Poésie – Gallimard) sur la question de la beauté d’une manière qui éveille sensiblement mon intérêt (en fait, je profite de ma rencontre avec ce propos pour développer un point de vue personnel sur une question qui me travaille pas mal depuis belle lurette). Il cite tout d’abord François Truffaut parlant de Matisse : « Je sais bien que dans les périodes troublées, l’artiste se sent vaciller et que la tentation lui vient d’abandonner son art ou de le mettre au service d’un idéal précis et immédiat. C’est la disproportion de la frivolité de sa tâche et la gravité des évènements de l’histoire qui hante l’artiste ; il se voulait alors philosophe. Lorsque ce genre de pensée me traverse la tête, je pense à Matisse. Il a connu trois guerres, mais n’en a pratiqué aucune, trop jeune pour celle de 1870, trop vieux pour celle de 1914, patriarche en 1940. Il est mort en 1954, entre la guerre d’Indochine et celle d’Algérie, ayant terminé son œuvre : des poissons, des femmes, des fleurs, des paysages avec amorce de fenêtre. Ce sont les guerres qui furent les évènements frivoles de sa vie, les milliers de toiles qu’il laisse en étant les évènements graves. L’art pour l’art ? Non, l’art pour la beauté, l’art pour les autres. Matisse s’est d’abord fait du bien à lui-même, puis il a fait du bien aux autres ». Vesperini poursuit : Éditer Théocrite, c’est un peu comme peindre des femmes, des fleurs et des poissons (je crois qu’il devrait plutôt dire Écrire comme Théocrite …). Mais je voudrais ajouter ceci : la beauté ne fait pas seulement du bien. Elle n’est pas seulement plaisir (ici, c’est lui qui ajoute cette connotation inadéquate au propos de Truffaut …). Elle est aussi, j’en ai la conviction, une éducation morale. « Aesthetics is the mother of ethics », disait Brodsky. Je crois avec lui, comme encore avec Leonard Bernstein, que l’enseignement, la transmission, le partage de la beauté sont en même temps une éducation à la liberté et à la justice.
Vesperini cite enfin l’écrivaine camerounaise Djaïli Amadou Amal : « Avec les livres, une petite graine d’insoumission a germé en moi ».
En fait, tout ceci génère tout d’abord en moi spontanément un enthousiasme vibrant (c’est que j’ai un vécu personnel déterminant sur la question) – puis quasi instantanément un scepticisme vaguement teinté de dégoût (mais surtout le détournement du propos de Truffaut par notre érudit) … j’ai envie de dire « laisse béton ».
Par hasard, je pense à Heidegger (que je n’ai personnellement jamais approché que de très loin) : la belle « éducation morale » dont a profité ce grand esprit hautement cultivé !… Mais lisons Primo Levi, Pascal Quignard : l’art, la beauté – et l’horreur humaine. N’en doutons pas une seconde : la production artistique peut facilement être perçue de façon molle, puis récupérée, détournée, elle peut représenter un environnement confortable, un vecteur de narcissisme, un vernis, le décorum de la pire des situations bourgeoises, voire fascistes et criminelles.
Il y a condition, donc – je tâche d’en formuler ici ma théorie. Que, pour une personne, la relation aux grandes œuvres de l’esprit (dont celles relevant de ce que l’on nomme « esthétique ») s’associe à un enjeu profond – une conscience du caractère foncièrement transgressif du geste créateur, donc subversif ; ceci signifiant qu’il s’agit de porter préalablement en soi, ne serait-ce qu’à l’état embryonnaire, l’idée même de subversion, un esprit de liberté et d’insoumission – ce qui, apparemment, ne correspond pas à une évidence universelle. Si n’importe quel être humain, qu’il soit ou non ce qu’on appelle « cultivé », mais peut-être en situation existentielle personnelle non déterminée, rencontre une occasion d’accéder à « la beauté » d’une œuvre d’art (selon des déclinaisons possiblement les plus variées) par une expérience émotionnelle puissante, bouleversante (au sens fort du terme), en même temps que cette relation à l’œuvre d’art lui procure une conscience essentielle de l’énergie créatrice, l’émotion vécue lui prouve par effet de miroir qu’il contient lui-même, en lui-même, l’essentiel de ce qui peut produire l’œuvre – avec l’exigence énorme que cela comporte. Je repense ici à ces mots de Ionesco (Un Homme en question) : « Elles sont terribles et grandioses les révélations de l’art – mais comment lire les œuvres littéraires et poétiques, comment contempler une cathédrale, comment regarder une œuvre picturale, comment écouter une musique ? l’art est tout – et l’art n’est rien si on ne s’engage pas à fond dans sa contemplation ; si un chef d’œuvre ne vous met pas hors de vous-même, c’est que vous ne l’avez pas laissé vous parler ; chaque appréhension de l’œuvre d’art est un combat, vous devez avec elle vous remettre en question, vous transformer ». Je voudrais personnellement préciser que l’exigence ne correspond pas à une contrainte : elle est ressentie comme une nécessité. Et quand même interroger la question de la disponibilité (« laisser l’œuvre nous parler ») – peut-être par une acceptation de la solitude ?
EC